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Renaud Jean

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  • La radio d’auto s’allume dès que Marc tourne la clé. On y parle encore de météo et de circulation automobile en des endroits que Marc ne fréquente pas et qu’il serait, en outre, bien embêté de situer sur une carte. Cette répétition le frappe. Combien de fois par jour doit-il recevoir ces informations, combien de temps, quelle part de capital mental doit-il dépenser pour traiter des informations qui ne le concernent nullement ?

    — Patrick Nicol, Vox populi

    20 octobre 2026
  • Son écriture, croit Liv, se contentera désormais de fragments délicats, d’objets irrécupérables ; des textes dénués de genre, vidés d’une direction nette, sinon cette impulsion naïve et obstinée d’exister, comme l’ensemble du vivant. « Je cherche les phrases d’un esprit humble », disait-il avant la maladie de Vesta, une quête inspirée de la samare en vol qui porte la graine hors de l’ombre de l’arbre mère, semence qui lance sa tigelle, devient plantule puis se consolide, buvant eau, air et lumière, puis devient tige où, entre xylème et phloème, le cambium engendre, d’année en année, le bois vers le cœur et le liber vers l’écorce ; toujours un érable dans l’esprit de Liv, forme de vie lente purement consacrée au fait d’être un arbre pendant dix, vingt, cent, trois cents ans et dont la cime […] caresse parfois les dernières brumes matinales, donne protection et nourriture aux vivants rapides, insectes, araignées, oiseaux, mammifères, reptiles, champignons – une vie d’arbre, précise et immense, qui existe par ses actions, non par ses prétentions (voilà une part d’humilité à laquelle tu aspires).

    — Jean-Simon Desrochers, le Corps simple

    19 octobre 2026
  • L’état d’esprit des vaches, vois-tu, c’est une sorte de mépris las qui n’a même pas la force de mépriser. Et puis il s’y mêle un peu d’ironie, un peu de bienveillance, un peu de compassion et beaucoup de scepticisme. Les vaches (sinon toutes, du moins le plus grand nombre), trouvent incroyable que l’on puisse se donner tant de mal pour rien. Incroyable, ridicule, et surtout pitoyable. Elles savent bien qu’on ne changera jamais la face du monde, qu’il suffit de manger de l’herbe et de donner du lait, et des veaux, et que tout se résume dans la vie à ces deux fonctions instinctives. C’est à cause de cet état d’esprit d’ailleurs qu’elles aiment tant regarder passer les trains, qui sont pour elles l’image du destin, inébranlable, irrévocable, fixé d’avance pour l’éternité, la grande éternité vache dans les verts pâturages du ciel.

    Les vaches trouvent donc ridicules nos vaines agitations. Mais comme au fond elles ont bon caractère, elles sont tristes de nous voir prendre tant de peine. C’est ce qui rend leur regard si difficile à analyser. On y retrouve un calme de Bouddha, une grande douceur et une tristesse infinie.

    Comme tu vois, Anna, finalement une vache c’est assez complexe. Manger, dormir, regarder, c’est tout ce qu’elles font, dirait-on ; peut-être, mais il y a derrière cela toute une philosophie. Je crois, tout compte fait, que les vaches ont envie de rire du genre humain et en même temps de pleurer sur lui ; et, en plus de cela, envie de ne pas s’en occuper, ce qu’elles ne peuvent faire à cause de leur tempérament doux et charitable. Et c’est pour cela que les vaches meuglent, c’est un appel à la sagesse et à l’abstentionnisme.

    — Louis Gauthier, Anna

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    16 octobre 2026
  • Nous avons atteint la fin de l’expérience, et l’on sait qu’en français ce mot recouvre les essais de laboratoire et la connaissance acquise au long de la vie. Il s’agissait de savoir si une créature dotée d’une certaine vulnérabilité, victime de toutes sortes de douleurs et de souffrances, pouvait néanmoins atteindre à un bonheur calme et serein. Les essais ont échoué. L’expérience, elle, s’est révélée d’une tristesse presque implacable.

    — Sam Savage, Moi, Harold Nivenson (trad. Marc Amfreville)

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    14 octobre 2026
  • Peut-être aussi le contact répété avec les végétaux avait-il renforcé nos défenses naturelles contre l’adversité, contre l’exténuation et contre la peur. À tout moment, Breton s’arrêtait pour se plaquer aux platanes et les étreindre. Je posais notre sac de voyage sur le trottoir et je l’imitais. Nous chuchotions aux arbres des confidences sur nos vilenies passées et à venir, et nous formulions de longues prières au monde des herbes, où eux, platanes, tilleuls, mélèzes ou autres, occupaient une place royale. Lorsque nous nous détachions de l’écorce, une nouvelle sève coulait en nous et nous permettait de poursuivre notre route d’un pas plus ferme, avec moins d’épisodes d’apnée, moins d’hallucinations et moins de vomissements.

    — Antoine Volodine, les Filles de Monroe

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    27 septembre 2026
  • 21 septembre 2026
  • Put the problem in the poem, c’est ce que je ne cesse de me répéter quand je me bute à un obstacle que je ne sais surmonter et que je refuse de contourner.

    — Dominique Fortier, Chambres noires

    16 septembre 2026
  • Ce qui rapproche Vivian Maier d’Emily Dickinson, c’est cette œuvre fantôme, inachevée et sauvage que chacune a poursuivie en secret des années durant sans jamais la rendre publique et que d’autres se sont chargés de faire connaître après leur mort.

    L’une comme l’autre se satisfaisaient du geste de création, sans avoir besoin que celui-ci débouche sur une réception ou une reconnaissance. Les poèmes de la première, les photographies de la seconde ne visaient pas à créer du lien, comme on le dit aujourd’hui à propos de tout et de rien – ou alors, il s’agissait d’un lien particulier, qui ne va pas d’un être vers un autre ou plusieurs, réels ou imaginés, mais menait à quelque part d’elles-mêmes, profondément enfouie, qu’elles s’efforçaient d’atteindre ou de recouvrer. Elles sont cet autre qui les attend au terme de leur quête. Elles sont au bout d’elles-mêmes, à la fois origine et destination. Trop sensibles, peut-être, pour être exposées de leur vivant.

    — Dominique Fortier, Chambres noires

    16 septembre 2026
  • Mais je suis encore trop jeune pour penser à la paix. Ce n’est pas la paix que je veux. La paix, c’est pour les vieux de quarante et cinquante ans. Moi, j’attends mon Expérience.

    — Mary MacLane, Que le Diable m’emporte (trad. Hélène Frappat)

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    13 septembre 2026
  • Mary MacLane en 1903
    13 septembre 2026
  • Le sort de mon cousin, de mon oncle et de mon père nous a été transmis de bouche à oreille, sous le sceau de la discrétion et de la prudence. Ils auraient été forcés de s’agenouiller au bord d’une falaise, et on les aurait abattus à bout portant avant de faire basculer du pied leur corps dans l’abîme.

    Avaient-ils les yeux bandés ou ont-ils pu voir une dernière fois la ligne de l’horizon s’ouvrir ? Pensaient-ils à ce qui avait été ou à ce qui ne serait pas ? Sont-ils morts sous les balles ou ont-ils senti leur corps se fracasser contre les rochers, au fil de la chute ? Et les bourreaux… Avaient-ils le sentiment du travail accompli ? Sont-ils rentrés à la maison le pas léger pour embrasser leurs enfants ? Ont-ils trouvé facilement le sommeil une fois la nuit venue ?

    — Vi Nguyen, Sông Đà. La Rivière Noire

    7 septembre 2026
  • Il n’aimait pas parler de ses parents, ce qui était en passe de devenir un problème, puisque la cinquantaine était aussi l’âge auquel les parents se transformaient en un inépuisable sujet de conversation. Les soirées entre amis dérapaient de plus en plus dans de tristes bourbiers, sombraient dans les connaissances abyssales de l’assemblée sur la démence, la maladie de Parkinson ou le cancer en phase terminale ; on échangeait des adresses d’assistantes à domicile ou de maisons de retraite, puis de notaires et de pompes funèbres ; les fratries entraient en guerre, et Jakob mesurait lors de ces discussions la chance qu’il avait d’être enfant unique.

    — Lucy Fricke, la Fête (trad. Isabelle Liber)

    6 septembre 2026
  • L’impression globale qui se dégage de tout ça, c’est que tu es seul face à la Solitude, et que c’est à Elle de parler.

    — Robert Penn Warren, Tous les hommes du roi (trad. Pierre Singer)

    3 septembre 2026
  • Sur l’ensemble, il y a ce cours qui me marque beaucoup plus que les autres, celui du mercredi matin de cette année-là.

    Dans ce cours, le professeur parle en regardant le plafond, arpentant la classe d’un bout à l’autre, les mains derrière le dos. C’est le seul qui nous parle de philosophie, d’inconscient, de profondeurs et de mystères. Il nous fait découvrir Kierkegaard, Szondi, Spinoza, et situe Freud dans la lignée de tous ceux qui l’ont précédé : Schelling, Nietzsche et les autres. J’apprends alors qu’il existe une psychologie qui a tendance à prendre de grands airs, comme si, de son petit centenaire d’existence, elle oubliait qu’il y a bien longtemps que l’on réfléchit à la condition humaine. Avec ses techniques et son savoir scientifique, je la vois soudain comme une dame un peu hautaine, précieuse, gantée de blanc, qui joue à être une autre, une qui fait bien les choses, elle.

    Elle commence déjà à m’agacer, cette psychologie-là.

    J’aurai bien du mal à trouver ma place auprès d’elle, et de tous ses représentants si fiers de porter leur titre, leurs diplômes et leur petit mépris face aux autres manières d’accompagner le souffrant. Je n’arriverai jamais à embrasser son langage. Je songerai souvent à la planter là. Mais dès que je me retrouverai en face de quelqu’un qui me racontera sa douleur, je renouvellerai mes vœux, comme une nécessité, un mariage arrangé qui me permettra d’occuper ma chaise, bien assise dans l’Histoire, prête à ne rien comprendre et à l’accepter.

    « Être psy, c’eșt accompagner un autre humain dans les ténèbres de son mystère personnel. La seule lumière qui puisse lui être bénéfique alors, ce n’est pas celle de notre pensée, ni celle de notre verbe, mais celle que nous avons nous-mêmes ramenée de nos propres ténèbres. »

    Notre vérité du fond des mers. J’aime les mercredis, cette année-là.

    — Nathalie Plaat, Mourir de froid, c’est beau, c’est long, c’est délicieux

    20 août 2026
  • Je pensais en frémissant à ce territoire inexploré que renfermait mon crâne. Comment étais-je devenue à ce point une étrangère ? Le fait que je sois dans un pays inconnu n’expliquait pas tout. La méconnaissance de mes motivations, de mes sentiments était un trait dominant de mon caractère, et j’étais soulagée de ne plus être entourée de personnes qui prétendaient me connaître. Je revis mon oncle Bill, dans l’Iowa, assis à table un dimanche au milieu des siens. Il nous avait tous regardés – sa femme, son frère, sa belle-sœur, ses sœurs, son neveu et sa nièce – puis demandé : « Qui sont ces gens ? » Il avait parlé de la voix que nous lui connaissions, mais s’était adressé à la lampe qui trônait au milieu de la table de la salle à manger. Ses yeux avaient de nouveau fait le tour de nos visages. « Je ne vous connais pas, je ne sais pas qui vous êtes. »

    — Janet Groth, la Réceptionniste du New Yorker (trad. Hélène Cohen)

    16 août 2026
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